George Orwell s’est trompé. Son roman aurait dû s’intituler 2008. Vivre à Pékin en cette année symbolique est surréaliste… On se croirait dans un monde de fiction dans lequel la machine communiste se montre dans toute sa splendeur – ou laideur. Tel un rouleau compresseur, le gouvernement de Pékin écrase toute pensée subversive au régime.
Je comprends enfin toute la subtilité de la dictature de l’information. En lisant 1984, je m’étais imaginée un peuple opprimé et paralysé par des gardes veillant à chaque coin de rue, une arme à la main. Pourtant, même si à Beijing les militaires sont omniprésents, on finit par s’y habituer au point qu’ils deviennent invisibles…
Le contrôle des masses est plus implicite. Big Brother, c’est la manipulation pure et simple des moyens de communication. Big Brother, c’est la fin de la liberté d’information. Big Brother, c’est l’anéantissement de la pensée.
Mon quotidien est empli d’images fausses ou tout simplement d’écrans noirs. Le monochrome est devenu la couleur préférée de la chaîne de télévision nationale, CCTV. Regarder les news sur BBC ou CNN relève d’une véritable gymnastique du globe oculaire. Non non je ne suis pas plus myope qu’avant, je ne cligne pas plus des yeux. Les reportages sont sans cesse entrecoupés de messages suivants : « Veuillez nous excuser pour ce désagrément. En raison de problèmes techniques, nous sommes contraints d’interrompre nos programmes »…
La guerre de l’information fait rage. A l’Ouest comme à l’Est, les journalistes se font les chantres de la ligne politique adoptée par leur gouvernement. Dans un cas comme dans l’autre, l’affrontement par les mots est la preuve de connaissances lacunaires sur le sujet et d’un manque d’ouverture d’esprit. Chacun campe sur ses positions. Vive le débat !
Pour les uns, les T. (Eh oui, moi aussi j’ai peur d’être censurée ou bien fichée par le Parti !) ont toujours été les victimes. Cette minorité, même si elle n’est pas la plus opprimée dans le monde, elle n’en jouit pas moins d’une aura positive à travers la planète. Pour les autres, les Han chinois seraient les 1ers à plaindre puisqu’ils se seraient faits attaquer par les méchants autochtones. Dès lors, les Chinois acceptent sans révolte la confiscation de la pensée par le régime et la propagande sévit partout. Les journaux contrôlés par le Parti publient des articles décrivant le Maître spirituel du T. comme un tyran. Sur le petit écran, on nous montre en boucle des commerçants chinois du T., le visage ensanglanté, qui dénoncent la violence d’un conflit qui à leurs yeux n’a pas lieu d’être. Sur la toile, la police de l’Internet redouble d’efforts si bien que de nombreux portails sont soit difficiles d’accès (suite à un ralentissement de la connexion), soit entièrement censurés (tels que le Monde, Youtube et biensûr Wikipedia). La blogosphère se réduit comme peau de chagrin. Les Hans n’ont toujours pas compris que « le crime de penser n’entraîne pas la mort »…
Ces affrontements qui se sont déroulés dans la lointaine province du T. ont fait basculer ma vie à Pékin. Primo, je reçois davantage d’emails de proches qui s’inquiètent de savoir si je suis encore vivante. Eh oui, comment fais-je pour survivre en pleine dictature communiste ?! Mon Dieu, c’est affreux cette société totalitaire où les Droits de l’Homme n’existent pas ! (J’espère que vous sentez l’ironie).
Secundo, je parviens à prendre du recul sur ce pays à la fois fascinant et terrifiant. Il est difficile pour vous depuis l’étranger de comprendre ce que je vis moi de l’intérieur. Maintenant que tous les projecteurs sont braqués sur Pékin, les critiques, les rancoeurs, les colères et les stéréotypes alors latents apparaissent au grand jour. La Chine traîne un long passé derrière elle et a fait l’erreur de croire que le monde l’oublierait. Accepter d’être l’hôte des JO, l’un des événements les plus médiatisés, est à double tranchant. Les Chinois, fiers et confiants, se jettent à corps perdus et à l’aveuglette dans les préparatifs des XIXèmes Olympiades. L’Empire du Milieu contre-attaque. L’enjeu est de taille : Prouver au monde entier que le pays est prêt à accueillir les étrangers, qu’il fait parti de ce cercle fermé des nations les plus puissantes. Des quartiers anciens sont démolis, des tours de fer toujours plus hautes les remplacent. Des pans entiers de la culture traditionnelle sont balayés au profit d’une pseudo-mondialisation à outrance. Quelle naïveté… Le Vieux Pékin n’est plus.
Toutefois paradoxalement je comprends les Chinois. Car tertio, tels les locaux je vis dans ma bulle. Il est si facile de se faire prendre dans les mailles du filet. Des bonzes sont emprisonnés ou tués, des manifestants freinent le passage de la flamme olympique à grand renfort médiatique. Pourtant, ici à Pékin, chacun continue de vaquer à ses occupations. Ce matin à 9h, comme tous les matins, j’ai pris mon vélo pour aller travailler. J’observais les bourgeons des pêchers et des cerisiers en fleurs. Les magnolias embaumaient l’air. Je me disais : « Ah ! Enfin le Printemps ! ». Je pourrais passer à côté de tous ces événements. J’aurais très bien pu ne pas suivre les actualités sur Internet, étant débordée par le travail. Désormais, je suis chef de projet chez l’agence officielle des Comités Olympiques français et belge. Le compte à rebours avant le début des Jeux a commencé et la 5ème vitesse est enclenchée. Cela signifie plus de stress, plus de concentration et moins de temps libre. Après le travail, la détente s’impose. Dès lors, j’ai été vite débordée par le rythme vélo, boulot, dodo. Mais la propagande a oublié son pire ennemi : le bouche-à-oreille. La communauté étrangère de Pékin est un cercle restreint où l’information circule comme une traînée de poudre. Nous sommes témoins au quotidien de l’engrenage de la machine communiste. « La Paix, c’est la Guerre ». Dernièrement, il y a des descentes de police régulières pour arrêter les T. dans les bars et restaurants, mais aussi dans les structures étrangères. Au Centre culturel Français par exemple, ils ont menacé la réceptionniste pour qu’elle dénonce les étudiants du T. qui apprennent le Français. Les expatriés sont également sévèrement contrôlés. Dans les ambassades et autres institutions, dans les compagnies internationales, mais aussi dans leurs propres appartements, les Laowai (« Les Vieux Etrangers ») subissent des interrogations de police. Or, nombreux sont ceux qui travaillent avec des visas touristes car les procédures d’obtention du visa sont de plus en plus strictes. Le marché noir connaît son âge d’or ! Pour d’autres, c’est un jeu de cache-cache permanent ou bien des vacances prolongées en attendant un relâchement des mesures d’inspection. Malgré cette escalade, aucune révolte ne se profile à l’horizon. On s’indigne, on débat, puis la vie reprend son rythme. Pourquoi ?
Je n’excuserai jamais cette absence de libertés. Au contraire, je la maudis. Comme G.Orwell, j’ai envie de crier aux Chinois : « Vous ne possédez rien en dehors des quelques centimètres cubes de votre crâne »…
Cependant, quand on a vécu en Chine pendant une longue période et qu’on aime ce pays, on partage cette excitation olympique. Pékin a tout misé sur ces Jeux. Les Chinois font tous ces efforts certes pour eux, mais aussi pour nous, les « amis étrangers », comme ils nous appellent si souvent. Même si l’Empire du Milieu est resté fermé pendant les décennies maoïstes, il a toujours été et restera un pays ouvert sur le monde, un pays d’hommes et de femmes curieux. Ne faisons pas la même erreur de confondre le gouvernement et les habitants. La 1ère question qu’un Chinois vous pose lorsqu’il vous rencontre est : « De quel pays êtes-vous ? ». Dans une société où les moyens d’expression sont contrôlés, la communication en est pourtant l’âme. C’est alors que Big Brother s’efface pour laisser place à Big Penyou, votre Ami.
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